Dans ce précédent billet, j'évoquais le problème de déphasage qu'un couple pouvait connaître lorsque ses deux membres ont des activités de nature différente.
Prenons un second exemple pour tenter de faire le tour d'un problème si vaste qu'il mériterait qu'on y consacre un blog à lui tout seul.

Madame travaille à temps partiel, choix qu'elle a fait pour éduquer dans le meilleur compromis ses deux enfants sans sacrifier le budget familial. Pour un mi-temps par exemple, cela consiste à passer 100% du temps avec les enfants, 50% de plus avec son mari, et les 50% qui restent (vous comptez bien, et moi aussi) pour le "vrai" boulot. Le travail à mi-temps ne signifie en effet nullement qu'on libère 50% de temps pour des loisirs et autres amusements, mais que l'on sacrifie 50% de sa carrière personnelle pour l'intérêt de la famille. Idem pour les temps partiel à 80% et autres congés parentaux, qu'ils soient partiels ou non.

Dans notre société tournée vers la croissance infinie (plutôt que "Liberté, Egalité, Fraternité", notre devise devrait être "Vers l'infini et au-delà", ce serait plus en phase avec la réalité), ce type de lâcheté est plutôt mal considéré. L'Etat fait certes l'effort non négligeable de rémunérer et ainsi rendre possible l'abandon plus ou moins total de son activité, mais l'on sent bien que c'est la reprise du travail qui est valorisée et mise en avant, et non pas le congé parental lui-même.
Madame est donc régulièrement considérée comme une pure fainéasse, par son employeur, par ses homologues féminines qui, elles, ont choisi de travailler dur sciemment, plutôt que de choisir la facilité, par ses ami(e)s qui lui envient tout ce temps libre, et payé en plus, voire par son mari lui-même qui pense trimer pour deux pendant ce temps.

Mercredi soir, Madame a passé sa matinée chez le médecin puis chez le pharmacien pour la cinquième otite de la saison, puis son après-midi à essayer de faire comprendre les additions avec retenue à l'aîné tout en occupant l'autre monstre qui grimpe partout et frise les points de suture à chaque galipette supplémentaire.
A l'arrivée de son mari, elle pense qu'elle pourra souffler un peu et lui laisser une part de l'effort éducatif, et surtout la responsabilité de ses enfants qui, après tout, ne sont pas QUE les siens.
C'est oublier que la responsabilité de l'Homme au sujet des enfants s'arrêtent environ neuf mois avant l'accouchement, dans un râle bestial et l'odeur fétide de la sueur sur les draps.
Pour l'Homme, tout ce qui ne se passe pas au bureau ou à l'usine, est par définition du temps libre, du loisir. Les seuls corvées qu'il accepte encore sont celles qui concernent sa propre hygiène (et encore !), le bricolage (mais pas trop souvent), l'entretien de la voiture (au niveau de ses connaissances seulement, genre, remettre de l'essence), les courses (pour les plus évolués des mâles).
Aussi, inutile pour Madame de tenter de lui expliquer à quel point sa journée a été épuisante, comment les gosses l'ont poussé au bout de ses retranchements physiques et mentaux, à quel point Mme Michu, la voisine, a été odieuse quand elle lui a dit qu'elle avait de la chance d'avoir tout ce temps pour elle... Tout cela passe au-delà du cerveau reptilien de l'Homme, qui ne pense plus maintenant qu'à une chose : bouffer.

Sachant qu'il n'aime pas plus que ça les légumes, qu'il a déjà mangé des pâtes à midi, que le petit est allergique aux arachides, au lait, aux céréales et aux oeufs, qu'il n'y a plus rien dans le frigo et qu'elle a encore pris 3 kilos pendant les vacances, le choix du menu va être délicat et de toute façon voué à l'échec cuisant : "elles sont pas salées tes frites". C'était la première phrase de plus de trois mots de l'Homme adressée à son épouse.

Madame doit ensuite, après la vaisselle, ou ce qu'il en reste depuis l'arrivée du lave-vaisselle, être séduisante, excitante, offerte, désirable... Pour n'arriver qu'à la cheville, bien sûr, de la véritable avaleuse de sabre du film de Canal du mois dernier, ou même de la vendeuse rayon fromage du Leclerc, qui derrière son tablier rayé bleu et blanc, paraissait drôlement sexy, apparemment.

Pas de week-end, pas de congé. Le travail de Madame, la tâche qu'elle s'est donnée, est quotidienne. Les gosses n'arrêtent pas de respirer deux jours par semaine. L'aspirateur ne se passe pas tout seul le dimanche. L'entretien de la maison est un perpétuel recommencement, voire est rendu plus difficile par le nombre de personnes au foyer les jours de congés (des autres). Pas de coupure, pas de repos, pas d'évasion possible sans une mise au point énergique et vigoureuse, un holà catégorique, une franche mise à l'épreuve de Monsieur, en lui laissant le soin de gérer enfants et domicile le temps d'une demie-journée.
Outre le plaisir d'avoir passé pour une emmerdeuse exigeante et inconsciente, Madame verra à son retour l'étendue du désastre, le ménage ni fait ni à faire, toute une éducation des enfants à refaire, et entendra les sarcasmes de son mari qui, cachant la misère qu'il a eu pour faire le dixième ce que fait sa compagne en temps normal et tous les jours, lui dira sans honte : "Tu vois, moi je m'énerve pas quand je garde les gosses".

En conclusion de ces deux articles, aussi exagéré l'un que l'autre, il faut retenir la chose suivante, une sorte de morale : n'enviez la place de personne, posez-vous plutôt la question de ce qui vous empêche de la prendre vous-même, cette place.