Un bref rappel pour ceux qui n'ont pas suivi jusqu'ici : je suis un trentenaire bête et méchant, qui profite de n'avoir aucun mal à joindre les deux bouts tous les mois pour faire de la politique de comptoir dans son salon et s'auto-satisfaire d'avoir des idées de gauche - car comme chacun sait, c'est bien plus facile d'être du côté des moins chanceux lorsque soi-même on n'en fait pas partie. Si ça peut faciliter votre vision du monde ou si vous arrivez à vous convaincre que les étiquettes politiques ont encore le moindre sens, mettez-moi sans hésiter dans votre case “bobo” ou “gauche saumon-fumé-en-promo” (mon salaire, bien que confortable, ne m'autorisant pas encore le caviar), ça m'est bien égal, ce ne sont que des mots et ce n'est pas ça qui fera changer mon bulletin.

Toujours est-il que depuis que j'ai ma carte d'électeur j'ai toujours voté à gauche, à l'origine par héritage familial puis par conviction. La plupart du temps, j'ai voté pour le PS, qui me semblait le moins mauvais compromis disponible entre les utopies inapplicables ou les théories trop radicales de l'extrême-gauche et le libéralisme à tout crin de la droite. Est arrivée 2002, et ses fameuses présidentielles et là, je l'avoue, tout est de ma faute : Le Pen au second tour, Jospin qui s'en va bouder, les 82 %, le vase de Soissons, je reconnais absolument tout, dites-moi juste où je dois signer les aveux. Car voilà la triste vérité : cette fois-là, au premier tour j'ai voté pour Besancenot.

Pourtant croyez-moi, c'est pas l'envie qui me manquait de voter pour Jospin : c'était le candidat naturel de mon parti-compromis habituel, il n'avait pas été spécialement plus indigeste que la moyenne en tant que premier ministre, j'avais pas vraiment envie de rempiler pour cinq ans de Chirac et le nombre effarant de petits candidats lors de ce premier tour pouvait légitimement laisser craindre l'issue que l'on sait.

Sauf que voilà, comme tout le monde j'ai écouté les émissions, lu les prospectus, regardé les programmes, et j'ai tout bêtement pas pu. Le programme que le PS avait concocté pour son poulain était trop mou, trop flou, trop abstrait, genre “on va lutter contre le chômage, mais si vous voulez savoir comment il faut voter pour nous d'abord”, trop comparable à celui de Chirac, trop parsemé de propositions démago grotesques en lieu et place de vrais projets crédibles. D'ailleurs Jospin lui-même n'y croyait pas des masses et sentait bien qu'il partait droit au casse-pipe. Il y est allé bon gré mal gré, parce qu'il était le candidat logique et que de toute façon le PS n'avait personne d'autre de vraisemblable à mettre en face de Chirac, mais au fond de lui-même il savait que c'était mal barré et malgré sa bonne volonté ça finissait par se voir - et curieusement il semblait être à peu près le seul du PS à s'en rendre compte. Essayez de voir le documentaire (de Serge Moati si je me souviens bien) sur la campagne du PS lors de cette élection, il est excellent et montre très bien tout ça.

Bref, en mon âme et conscience, je ne pouvais tout simplement pas donner ma voix à un programme pareil qui, au mieux, aurait pu être qualifié de centre gauche, alors qu'à côté il y avait des petits candidats qui, certes, allaient affaiblir le PS et n'avaient aucune chance de passer le premier tour, mais qui avaient au moins le mérite d'arriver avec des propositions concrètes et de les défendre avec conviction. Je me suis dit que pour changer un peu j'allais voter pour des idées plutôt que pour une grosse machine qui allait de toute façon passer le premier tour, et que ça leur montrerait un peu qu'il ne faudrait pas qu'ils se croient indéboulonnables, au PS. On connaît la suite.

Quelques semaines plus tard, après avoir enfin cessé de me mordre les doigts, je me disais que c'était bon, qu'au PS ils avaient retenu la leçon, qu'ils avaient compris qu'on ne pouvait plus nous faire avaler n'importe quoi, même avec l'épouvantail de l'extrême-droite (épouvantail cependant plus réel que jamais) et l'argument de raison du vote utile et qu'ils allaient se décarcasser un peu pour nous proposer quelque chose de valable le coup d'après.

Quatre ans plus tard, à tout juste un an de la prochaine échéance, force est de constater que j'ai été bien naïf. Il n'y a pas de proposition, pas d'alternative, tout juste de la contestation systématique de l'action du gouvernement, sans rien de constructif derrière. Lors du débat sur le TCE, les dirigeants du PS se sont entêtés à soutenir un projet dont leur base et leur électorat ne voulaient clairement pas (pour des raisons diverses, je ne reviens pas là-dessus), et au congrès qui a suivi ils ont poussé le vice jusqu'à évincer les rares d'entre eux qui semblaient être un tant soit peu en phase avec leur électorat. Et même si elles sont moins médiatisées, les petites guerres de pouvoir internes valent bien celles de l'UMP – en ce qui me concerne en tout cas, elles me navrent tout autant.

Ce qui me ramène (enfin) au sujet de départ. Si jamais DSK lit ceci, qu'il essaye de bien comprendre ce qui suit : moi, membre anonyme et raisonnablement lambda de l'électorat de gauche, à l'heure actuelle, je me contrefous totalement de qui va présenter le programme du PS aux prochaines présidentielles. Je sais bien que vous n'êtes pas intégralement responsables de ce que les media nous montrent de vous, mais je ne peux pas m'empêcher de penser que si vous aviez déjà un bout de programme, on aurait dû en entendre parler un tant soit peu. Or : rien. C'est quand même bien qu'il doit y avoir un os quelque part.

Alors Ségolène, François, Dominique, Jack, Martine, Arnaud ou n'importe lequel des autres : prenez qui vous voulez, ça n'a aucune espèce d'importance. Vous n'aurez qu'à choisir celui ou celle qui fera plus joli à l'ONU ou à côté de la reine d'Angleterre si ça vous chante, je m'en tape, du moment que votre programme existe bel et bien et qu'il est acceptable.

Amenez-moi des idées, des propositions, des projets. Si ils sont bons, je vous jure que je voterai pour eux même si vous les faites présenter par un chimpanzé déguisé en clown. Mais par pitié ne nous refaites pas le coup de 2002 en nous plantant un bon candidat avec un mauvais programme. Parce que je vous le dis tout de suite (et là j'espère bêtement que DSK va vraiment lire ça pour qu'il puisse le répéter aux autres), si vous nous remettez ça je voterai pour un autre sans la moindre hésitation, même sachant comment ça s'est terminé la dernière fois, je vous le dis comme je le pense.

Croyez-moi, ça me ferait au moins autant de peine qu'à vous d'avoir un deuxième tour Sarkozy - Le Pen. Mais pour le moment, rien de ce que vous avez fait depuis 4 ans ne me donne envie de voter pour vous, alors maintenant arrêtez de nous bassiner partout avec “ira ? ira pas ?” et sortez-vous les doigts du cul. Un an c'est très vite passé.