Quand j'étais étudiant en DUT Informatique dans les années 90, j'avais un cours spécifiquement intitulé "Intelligence Artificielle" où l'on nous apprenait les rudiments de la discipline avec les connaissances et les capacités de calcul des ordinateurs de l'époque. La méthode MinMax et les coupes Alpha-Beta (méthodes de calcul par élimination utilisées notamment pour les échecs) permettaient de déterminer parmi un ensemble de solutions à un problème, celles qui étaient les plus intéressantes. C'était mathématique, déterministe, prédictif. Avec un même ensemble de données en entrée, on obtenait le même résultat en sortie. Et le concept d'IA existait encore bien avant ça, c'est une vieille affaire...
Mais l'intelligence artificielle dont on parle aujourd'hui n'a plus grand chose à voir avec cela. Assise sur des quantités astronomiques de données numériques collectées grâce à Internet, condensées dans des modèles de langage (LLM), l'IA d'aujourd'hui est devenue générative et imprévisible, elle ne nécessite plus de maîtriser un langage informatique abscons car elle comprend la plupart des langues humaines et peut restituer les résultats sous cette forme également. Et les capacités de calcul ayant explosé, elle est capable de traiter, résumer, traduire, reformuler, structurer des milliers de pages de texte en quelques secondes (ou des images en à peine plus de temps). Chaque jour, on découvre un nouvel usage, une nouvelle IA spécialisée qui explose les compteurs d'une branche de la société, traducteurs, enseignants, juristes, développeurs informatiques et remet en cause jusqu'à leur existence.
Pour toute personne défendant un tant soit peu des valeurs d'émancipation, de libre détermination des peuples et de progressisme, de nombreuses questions se posent :
- L'entraînement des modèles de langage nécessite une énergie folle, des ressources en pagaille, alors que l'emballement climatique et ses conséquences nous impose une frugalité d'ascète.
- La concentration des données et des capacités de calcul dans les mains de quelques groupes capitalistes interroge notre souveraineté économique et numérique.
- Les oeuvres humaines existantes sont pillées, digérées, recrachées par l'IA sans aucune contrepartie pour les auteurs, les artistes, les créateurs de contenus.
- Les biais et préjugés humains qui figurent nécessairement dans les jeux de données utilisés pendant la phase d'apprentissage des modèles risquent d'influencer toute pensée future, au risque d'un conservatisme forcené.
- L'équilibre social de nos sociétés, les modèles économiques actuels, la stabilité politique et démocratique sont menacés.
Victor Hugo défend l'IA
« Il existe une chose plus puissante que toutes les armées du monde, c'est une idée dont l'heure est venue » Sans verser dans le techno-solutionnisme béat, il nous est forcé de constater que l'IA générative popularisée par le lancement de Chat GPT en novembre 2022 a durablement changé notre rapport à la connaissance et à l'intelligence. Non pas tant parce que les IA ont fait preuve d'une intelligence inouïe et indéfectible, c'est plutôt le contraire et encore aujourd'hui on parvient sans peine à provoquer des hallucinations ou des incongruités aux meilleurs modèles, mais parce qu'elles ont permis à une frange extrêmement large de la population d'accéder à une capacité de synthèse et de raisonnement à laquelle seules quelques personnes entourées de nombreux serviteurs et conseillers pouvaient prétendre auparavant.
Ce principe d'accès à l'information pré-digérée par une machine et restituable sous une infinité de formes parfaitement intelligibles pour un humain raisonnablement éduqué ne sera plus jamais remis en cause. On pourra discuter des restrictions de son usage pour des raisons écologiques, économiques, intellectuelles, on pourra préférer qu'un acteur local et souverain en soit le fournisseur et le gestionnaire, mais même dans une hypothèse radicale où l'on ne construirait plus un seul centre de données supplémentaire, plus aucune puce graphique, plus une seule centrale nucléaire pour alimenter ces outils, il y aura toujours quelqu'un qui aura gardé sur un ordinateur fût-il alimenté par une source d'énergie intermittente et pour un usage strictement personnel, un modèle de langage capable de générer des données structurées sur la base d'un corpus connu à une date donnée. En résumé : l'IA générative fait maintenant partie de la palette d'outils disponibles pour les humains, au même titre que le marteau, l'écriture ou l'agriculture.
Il ne s'agit donc plus de combattre ou contester l'existence même de l'IA générative, mais d'en comprendre les impacts humains, sociologiques, écologiques pour, dans le meilleur des cas, la réguler et la contrôler du mieux possible, et dans le pire, faire avec.
L'histoire ne se répète pas, elle bégaie
De nombreuses inventions passées sont advenues malgré leurs effets délétères connus ou inconnus au moment de leur introduction. La voiture individuelle a transformé radicalement l'urbanisme, a envoyé dans l'atmosphère des tonnes de CO2, a généré le concept même de mortalité routière... On peut légitimement interroger la place qu'elle a prise dans notre vie, mais peu de gens envisagent sérieusement sa disparition pure et simple. Et un grand nombre de militants des plus radicaux sur d'autres domaines (féminisme, démocratie, inégalités, syndicalisme...) se servent de leur voiture pour aller manifester, tenir des réunions, assister à des conférences... Les aspirateurs, robots culinaires ont libéré du temps pour leurs activités associatives ou syndicales. Les téléphones portables et internet leur ont permis de s'organiser mieux...
L'intelligence artificielle a aussi ce potentiel d'encapacitation et il me semble important de s'en emparer.
L'IA contre les bullshits jobs
Un premier élément dont le militant peut tirer profit grâce à l'IA, c'est la possibilité de répondre rapidement à des injonctions contradictoires ou chronophages du monde néolibéral, pour libérer du temps pour des tâches plus utiles à court terme comme fabriquer des guillotines. Votre patron vous demande un rapport sur le dossier Untel, vous devez faire un courrier à France Travail, à votre notaire, à une administration quelconque ? L'IA se fera une joie de vous pondre une logorrhée qui ne sera vraisemblablement jamais lue, ou peut-être par une IA. Si elle est lue, elle sera assurément de très bonne facture et vous marquerez des points, car l'IA est extrêmement douée pour pipoter votre interlocuteur. Par principe, elle sait et fait exactement ce qu'on attend d'elle, puisqu'elle se base sur des millions d'exemples passés de gens qui ont traversé une situation similaire. Une simple relecture de votre part devrait suffire, et vous pourrez réinvestir le temps gagné dans autre chose.
Inversement, lorsqu'on vous demande de prendre connaissance d'une flopée d'informations inintéressantes, rébarbatives ou même contraire à vos principes, bourrer tous les documents dans une IA pour en faire une synthèse argumentée, ce sera beaucoup, beaucoup, beaucoup... plus rapide et plaisant. Exemple : vous êtes enseignant(e) et l'Éducation Nationale vous enjoint de prendre connaissance de la nouvelle circulaire du ministre dont on ne sait même plus le nom, ou de suivre une formation en ligne sur je ne sais quelle pratique totalement hors-sol et inapplicable et de répondre à un QCM ensuite ? De la petite bière pour une IA. Des heures gagnées.
Puisqu'on parle des enseignants, petite incise sur le cas des devoirs à la maison, devenus totalement inopérants à l'heure de l'IA générative. Les devoirs à la maison étaient déjà un problème avant l'IA. Ils accentuaient les inégalités en permettant aux élèves qui avaient un environnement propice à l'étude de progresser en dehors de l'enceinte de l'école. Pour autant, il reste nécessaire de travailler les notions vues en classe par soi-même, pour les comprendre, les pratiquer vraiment.. L'IA ne fait ici que révéler un problème plus vaste d'organisation de l'enseignement, du nombre d'heures et de profs à consacrer à chaque élève et il ne s'agit pas de jeter la pierre à quiconque en dédouanant l'IA de ce problème.
L'IA subversive
De manière proactive maintenant, l'IA peut s'avérer très utile pour organiser ses idées, trouver des arguments, renforcer son idéologie.
Que ce soit pour produire des slogans, un discours pour galvaniser une assemblée, un article pour une lettre syndicale... Plus de syndrome de la page blanche, l'assistant IA peut vous accompagner avec bienveillance dans votre tâche. Et il ne faut pas hésiter à prolonger la discussion car les IA s'écoutent parler, et ce faisant, renforcent leur capacité à être pertinente. N'hésitez pas à fournir des longs éléments de contexte pour la guider au mieux, et à la corriger si elle fait fausse route.
Un point de vigilance toutefois, les IA, mêmes les plus modernes et pertinentes ont parfois des hallucinations (c'est le terme consacré), et peuvent maintenir des propos erronés avec une assurance totale !
Au-delà du texte, l'IA sait aussi produire des images et des chansons d'une qualité très satisfaisante pour appuyer vos combats, quels qu'ils soient. Si vous ne l'utilisez pas, sachez que vos adversaires idéologiques ne s'en priveront pas. Il est d'ailleurs probable que les prochaines échéances électorales soient fortement impactées par tout cela. Là où quelques candidats fortunés pouvaient se permettre de s'entourer de conseillers en communication et autres coachs programmatiques humains, le plus petit candidat a maintenant accès gratuitement à des dizaines de conseillers en tout genre sur tous les sujets pour préparer sa campagne.
L'IA est-elle forcément néo-libérale ?
L'entraînement des modèles de langage a nécessité l'absorption d'une quantité de données qui dépasse l'entendement, mais pour éviter de sombrer dans le n'importe quoi le plus total, ce sont essentiellement les textes scientifiques et encyclopédiques qui ont alimentés ces bases de données. Même Grok, l'IA d'Elon Musk est très loin d'être climato-sceptique, faute d'éléments concordants suffisants dans les corpus pour accréditer cette thèse.
On se surprend ainsi à faire dire avec une facilité déconcertante à des IA des évidences qui sont hors de portée de la capacité de raisonnement d'un journaliste lambda. Tout l'édifice néo-libéral reposant sur une poignée de concepts économiques dont la vacuité a été maintes fois démontrée, les IA sont généralement assez bienveillantes à l'égard des idées progressistes qui vont dans le sens (et c'est très généralement le cas) de la science et de la raison.
Autrement dit, il ne faut pas pousser longtemps l'IA pour qu'elle vous explique doctement le piège anti-démocratique de l'élection, la pyramide de ponzi de la création monétaire, le mirage de la croissance du PIB ou d'autres idées totalement "révolutionnaires" qui sont largement documentées dans la recherche scientifique, mais qui ne passent, bizarrement, pas la frontière du monde médiatique.
Quels outils choisir ?
Chat GPT a pris tout le monde de court en 2022 et a imposé son nom dans le débat public, mais ce n'est plus, en janvier 2026, le modèle le plus efficace.
Les plus intégristes et compétents en informatiques voudront se tourner vers des solutions locales et souveraines en installant directement sur leur machine (attention, prévoir du matériel assez onéreux dans ce cas) des modèles de langage open source. Des outils comme Open Web UI ou Anything LLM en lien avec Ollama pourront remplir une bonne partie des besoins en matière de travail sur le texte.
Dans les IA "commerciales" grand public, Mistral a le mérite d'être un tout petit peu plus français que les autres, mais sa dépendance aux infrastructures américaines est réelle et ses capacités un peu en-dessous du leader actuel qui est redevenu Google avec Gemini, mais surtout avec NoteBook LM qui permet non seulement de traiter vos document les plus volumineux, mais aussi de générer des "podcasts IA" ou encore des diaporamas à partir d'un ensemble de documents qui sont des outils particulièrement puissants. Un simple compte Google gratuit permet d'en profiter avec une limite de requête par jour, mais suffisante pour un usage personnel raisonnable.
Dès 2002, Larry Page, l'un des fondateurs de Google, avouait que son entreprise n'avait pas pour but ultime de faire le meilleur moteur de recherche, mais bien de "construire une intelligence artificielle à grande échelle". Et force est de reconnaître qu'ils sont aujourd'hui très bien placés sur ce créneau.
Et c'est là tout le paradoxe du militant qui souhaite utiliser l'IA : le meilleur compromis est aujourd'hui fourni par une des pires industries capitalistes. Chacun jugera si c'est un choix pertinent type "Cheval de Troie", ou si c'est une compromission comparable à celles du parti socialiste.