Nous entrons dans une période où les français ne vont avoir de cesse de parler de politique sans en faire jamais.

À un an des élections présidentielles, les français vont commencer à prêter attention à la chose démocratique et s'émouvoir de ses travers déjà documentés depuis des siècles. Moi-même, dès 2006 ici, j'ai écrit ma surprise en découvrant que notre scrutin uninominal à deux tours était sans doute ce qui se faisait de pire en matière d'élection, et comble du comble : que c'était scientifiquement prouvé depuis plusieurs siècles sans qu'on s'en émeuve plus que ça.

Les vulgarisateurs scientifiques qui sévissent sur Youtube ont suivi le même chemin, et sont tombés dans le même piège lors des dernières élections présidentielles de 2017. Ils ont documenté les failles de notre mode de scrutin actuel et en ont proposé un autre beaucoup mieux. Je vous invite à revoir "Réformons l'élection présidentielle" sur la chaîne "Science étonnante", et "Le scrutin de Condorcet randomisé" chez "Science4All".

La révolution François Bayrou

Car oui, c'est un piège de croire que réformer le mode de scrutin a quelque chose à voir avec la démocratie. Plusieurs articles scientifiques ou pseudo-scientifiques mentionnent l'élection présidentielle de 2012 pour illustrer le problème de notre mode de scrutin actuel. En effet, avec les mêmes candidats, les mêmes préférences des français et une autre façon de comptabiliser les votes, c'est... François Bayrou qui aurait dû être élu à la place de Hollande. Imaginez le séisme politique !

Cette "démonstration" devrait au contraire nous mettre la puce à l'oreille : Bayrou étant parfaitement interchangeable à bien des égards avec Hollande ou Sarkozy, est-ce que notre problème démocratique ne serait pas un peu ailleurs ?

Les derniers seront les premiers

Une expérience de pensée que j'aime utiliser pour déconstruire l'approche "changeons de mode de scrutin et tout ira bien", c'est ce que j'appelle "l'élection à l'envers". Imaginez que l'on nous demande de voter non plus pour un candidat, mais contre celui que l'on déteste le plus. À votre avis, que se passerait-il ? À mon avis, les électeurs habituels du RN voteraient en masse contre Mélenchon et Macron, les électeurs de Mélenchon contre Lepen et Macron, et les électeurs de Macron contre Mélenchon et Lepen. Si bien que les mêmes qui recueillent les suffrages lors d'une élection "normale", seraient aussi bien élus lors de l'élection du pire candidat. Personne n'imaginerait voter contre Jean Dupont, 3ème sous-secrétaire de la section grand-ouest du parti des petits oiseaux. Parce que, essentiellement, personne ne connaît cet homme. Et c'est là que tout se joue.

La prime à la notoriété

Lorsqu'on vote pour (ou contre !) des gens, on choisit parmi ceux que l'on connaît. Et cela pose des tas de problèmes démocratiques autrement plus épineux que le mode de scrutin. Cela signifie par exemple que celui qui passe plus ou mieux à la télé partira avec un avantage naturel. Donc un brillant orateur ou un parfait communicant (qui ne sont pas forcément les qualités premières pour conduire un pays démocratiquement) tirera mieux son épingle du jeu. Cela veut dire aussi que la manière dont on nous présente les candidats va jouer un rôle crucial dans le processus de décision des français. Et qui choisit de nous présenter les candidats de telle ou telle manière ?

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Et devinez à qui appartient la plupart des médias ? À une poignée de milliardaires.

En vérité, même l'élection de Miss France est plus démocratique que notre plus grand moment électoral.

La peste, le choléra ou la Covid-19

Mais l'inanité de l'élection telle qu'on la pratique ne s'arrête pas là. Même avec un mode de scrutin scientifiquement éprouvé, et des médias totalement neutres, ce qui bien sûr n'arrivera jamais, même comme ça, il reste un écueil majeur à tout ce cirque : nous ne choisissons pas les candidats. On nous demande de choisir... parmi des gens qu'on n'a pas choisis. Du choix nous n'avons que l'embarras de constater qu'aucun candidat ne satisfait pleinement à nos attentes.

Le processus de candidature passe nécessairement par l'étape des 500 signatures d'élus, on ne peut pas faire plus efficace pour assurer la reproduction d'une caste : la cooptation. Le citoyen lambda n'intervient jamais dans ce processus, il votera pour qui on lui dira, pour paraphraser Tocqueville.

Les pleins pouvoir

On continue dans le grand n'importe quoi ? Avec plaisir, resservez m'en une louche : on doit forcément accepter le programme complet du candidat. C'est tout ou rien. Malheur à l'écolo qui n'est pas totalement contre le nucléaire et au souverainiste de gauche, ces cases n'existent pas. Et bien évidemment, ne comptez pas sur un quelconque moyen de pression pour influencer l'orientation politique après l'élection. Comme disait Rousseau (à propos des anglais, mais on peut se l'appliquer à nous-mêmes) :

Le peuple anglais pense être libre, il se trompe fort : il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement ; sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l’usage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde.

Pas d'initiative citoyenne, nulle part, prendre une initiative, pour un citoyen, c'est déjà désobéir. Et donc nous subirons le programme du prochain président jusqu'à l'écoeurement. De gré ou de force.

Problèmes d'élections et impuissance politique

Maintenant que j'ai fait le tour de tout ce qui cloche, le lecteur serait en droit d'attendre la solution miracle, mais notre impuissance est totale. Quinze ans après avoir commencer d'analyser tout ça, j'en suis toujours à me demander comment on pourrait s'en sortir. Déconstruire les fausses solutions "scientifiques" fait sans doute partie du chemin pour y arriver, après avoir éliminé les solutions "politiques" de l'Homme providentiel qui viendrait tous nous sauver de ce néant démocratique. Je suis même totalement incapable de répondre à la question "Faut-il encore voter ?" vu que l'essentiel du problème se situe à un autre niveau.

Pourtant, l'urgence sociale, démocratique, climatique est palpable. Il n'y a plus de temps à perdre. Mais que faut-il se dépêcher de faire ?

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