La désobéissance (est-elle) si vile ?

À un peu plus d'un an des prochaines élections présidentielles, en pleine crise Covid gérée avec les pieds, et alors que l'urgence climatique est à son paroxysme, que peut-on dire sur la désobéissance civile ?

Notre impuissance politique étant gravée dans le marbre des constitutions qui nous asservissent au monde politico-financier, la tentation est grande pour les mouvements "progressistes" et/ou contestataires, de franchir un cap et de montrer les dents face à des pouvoirs aveugles et sourds, et au compte-à-rebours climatique qui égraine ses dernières secondes.

Le piège de la désobéissance

Que la désobéissance soit pacifiste ou violente, la question de sa légitimité doit toujours être posée car il est difficile de trouver des raisons objectives pour séparer la "bonne" désobéissance, celle qui défend la veuve et l'orphelin autant que la planète, de la "mauvaise" désobéissance qui envahit le Capitole ou empêche les IVG. À la base, tous ceux qui la pratiquent sont en effet convaincus du bien-fondé de leur action, et peuvent invoquer Gandhi ou Martin Luther King pour inscrire leur action dans une longue tradition de défense des plus faibles, de ceux qu'on n'écoute ou qu'on n'entend pas.

En désobéissant, on montre le spectacle de notre désaccord avec le pouvoir dominant, espérant emporter l'adhésion des masses silencieuses et ainsi imposer un rapport de force. Cela peut fonctionner pour n'importe quoi, à partir du moment où une poignée d'activistes se convainc de la légitimité de son action. Il n'existe pas de métrique universelle permettant de déterminer si une cause est juste ou pas et il y a fort à parier qu'un utopique gouvernement de gauche progressiste et écolo aurait maille à partir avec des défenseurs de la liberté d'entreprendre et de rouler en 4x4 en ville, ce qui va de pair.

De la politique

La société est traversée d'affects et de désirs contradictoires. Chacun voit midi à sa porte, en fonction de son vécu, de ses connaissances sur l'un ou l'autre sujet, de ses ambitions... Et partant, chacun construit intérieurement sa société idéale avec plus ou moins de redistribution, plus ou moins d'écologie, plus ou moins de tolérance... Personne n'étant parfaitement autonome pour produire à lui seul toute la nourriture dont il a besoin, se loger, se chauffer... Nous avons besoin des autres mais pourtant nous sommes en désaccord avec eux sur bien des sujets, sans qu'on puisse véritablement et objectivement se le reprocher. C'est précisément pour ça que la politique, au sens noble du terme, existe : c'est un cadre légal qui permet de débattre de nos désaccords et de trancher, idéalement par consensus, mais à défaut à la majorité, pour tenter d'apaiser ces tensions qui nous animent nécessairement.

Encore faut-il que le cadre légal lui-même apparaisse comme légitime, or, c'est de moins en moins vrai. Et au fur et à mesure que le cadre se déboîte et fend de toutes parts, les mouvements désobéissants et les révoltes citoyennes fleurissent partout dans le monde. Sous la pression d'internet, sans doute, et de l'horizontalité que ce réseau décentralisé permet, des millions d'individus ont soudain pris conscience qu'ils n'étaient pas les seuls à : s'émouvoir de la pauvreté, défendre la cause animale, boycotter Monsanto/Bayer... Mais aussi, et il ne faut pas se le cacher : croire que la terre est plate, être contre les vaccins / la science, accabler les étrangers...

Prendre acte de nos divergences

Au lieu de s'échiner à convaincre les autres que la cause qui nous tient à coeur est prioritaire, voire la seule qui vaille, et chercher à l'imposer en désobéissant spectaculairement, au lieu d'essayer de rassembler un nombre suffisant de militants pour faire basculer l'opinion en notre faveur, ne serait-il pas plus judicieux d'acter que nous sommes tous différents et qu'à ce titre, nous avons besoin et réclamons à cor et à cri un système politique efficace permettant d'arbitrer nos divergences d'opinions ? Il ne s'agit pas de remplacer une pseudo-dictature néo-libérale par une autre ecolo-gauchiste qui aura tout autant de détracteurs et fera naître d'autres tensions irréconciliables. Il s'agit de faire en sorte que chaque sujet, chaque thématique soient abordés d'une manière qui permette le débat d'idées contradictoire et démocratique nécessaire à sa résolution la plus juste et équitable possible. De sorte que plus personne ne se sente dépossédé de la question politique au point de prendre les armes ou le maquis pour démontrer que c'est lui qui a raison.

Aujourd'hui, ce qu'on nomme frauduleusement "démocratie" produit au contraire un sentiment d'impuissance totale pour lequel la seule issue légitime serait de fonder son propre parti pour être celui qui impose ses vues à tous les autres. Outre la difficulté de l'exercice, sa lenteur qui n'a plus aucun sens face à l'urgence des menaces qui pèsent sur nos sociétés qui foncent dans le mur, outre l'influence des médias et de l'argent dans cette course à l'audience sans laquelle aucun espoir de victoire n'est permis, et quand bien même nous réussirions à mettre en place le système juste et équitable dont nous rêvons, ce ne serait que pour mieux dominer d'autres courants de pensée et d'autres opinions que les nôtres. À quoi bon ?

La désunion fait la force

À rebours de toute philosophie collectiviste, la véritable idée progressiste ne pourrait-elle pas être de permettre à chacun de défendre individuellement ses idéaux, sans défiler derrière les banderoles d'un parti, d'un syndicat, d'une ONG, d'une association qui, qu'on le veuille ou non, obéit à ses propres intérêts structurels. Aucune organisation humaine n'envisage sa propre disparition si bien qu'elle peut avoir tendance à entretenir malgré elle les causes de son existence.

On pourrait se trouver d'accord avec son pire ennemi politique pour mettre en place un système démocratique qui organise et met en scène nos points d'achoppements, de façon régulière et convenablement médiatisée, de sorte qu'aucun lobby, aucun groupe d'activistes, aucun individu ne se sente exclu du processus délibératif et n'en vienne à attirer l'attention sur sa cause fétiche en désobéissant potentiellement violemment.

C'est, je crois, tout le sens d'outils comme le Référendum d'Initiative Citoyenne ou le tirage au sort d'assemblées citoyennes qui donnent à chacun une chance raisonnable de soumettre au vote, de solliciter le corps entier des citoyens sur la question qui le turlupine. Bien sûr, tout cela peut s'organiser intelligemment, et des dizaines de chercheurs en sciences politiques et de collectifs ont déjà pu expérimenter à diverses échelles des outils de ce type. Ce n'est pas parce que le système actuel refuse de les envisager ou s'arrange même pour les dévoyer (comme avec la conférence pour le climat), que les alternatives sont insignifiantes ou peu crédibles.

Revendiquer nos désaccords

À l'aube de cette élection qu'on nous promet polarisée autour de deux camps qui rassemblent plus d'opposants que de soutiens, qui plus on la redoute, plus elle a des chances de se produire, plutôt que de se ranger derrière les tribuns alternatifs ou les outsiders providentiels, revendiquons notre droit à n'être pas d'accord entre nous, nous sommes majoritaires à vouloir rester minoritaires, libres de nos pensées et de nos opinions, sujet par sujet, loi par loi.

Mais concrètement, comment le faire sans désobéir à notre tour et sans entrer dans le système dont on veut la disparition pure et simple ? Peut-être simplement en trouvant un symbole fort qui nous identifie, nous démarque, nous permet de nous reconnaître. Les gilets jaunes ont su trouver cette pépite dans le fluo de leur chasuble disposée sous le pare-brise. Leur marque de reconnaissance est devenu en quelques jours leur étendard si bien qu'aujourd'hui et pour longtemps encore le mouvement dans son ensemble porte le nom de ce symbole.

Sans même investir les ronds-points, sans risquer les tirs de flashballs dans les manifestations, sans bloquer aucun péage, un même symbole simplement arboré par des millions de citoyens admettant leur désaccord entre eux ne représenterait-il pas mieux la "menace" citoyenne que n'importe quel opposant dûment adoubé par le système politique actuel ?

C'est la question à laquelle je vous invite à réfléchir.

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