Décroissance choisie ou récession subie ? Sera-ce vraiment un retour à la bougie ?

Que cela soit en raison du krach économique qui s'en vient sur les ruines encore fumantes de celui de 2008, de la déplétion inéluctable des énergies fossiles bon marché, de l'adaptation à marche forcée de nos modes de vie pour préserver le climat ou au contraire des conséquences environnementales si on ne le fait pas assez tôt, la probabilité que nous traversions une période compliquée dans les prochaines décennies est élevée.

D'aucuns s'en inquiètent en prévoyant un retour au Moyen-Âge, voire à l'âge de pierre, tellement nos sociétés sont devenues dépendantes à l'énergie abondante et bon marché. Et prophétisant ainsi le malheur, s'empressent-ils de vanter les mérites de l'énergie nucléaire qui a la bon goût d'être efficiente et à peu près neutre en CO2, en un mot, la seule voie raisonnable pour amortir le choc d'une dépression subite et globale.

La nécessaire et inévitable décroissance

Il y a fort longtemps que le mouvement politique de la Décroissance annonce le programme : si nous ne choisissons pas nous-mêmes de restreindre nos appétits énergivores, la Nature s'en chargera pour nous en nous confisquant les matériaux nécessaires à la bonne marché économique des sociétés fondées sur la croissance. Ce qui se résume fort bien dans l'alternative-slogan : "Décroissance choisie ou récession subie". En effet, les monnaies basées sur la dette ne peuvent perdurer que si les carburants nécessaires à la croissance perpétuelle sont accessibles et bon marché, or le premier d'entre eux, le pétrole a d'ores et déjà "passé son pic", c'est-à-dire qu'il ne sera plus possible tendanciellement d'augmenter sa production chaque année. Ce ne serait pas si grave si l'accès à toutes les autres matières premières ne dépendait pas directement de la disponibilité du pétrole, et n'étaient pas, elles aussi, fatalement soumises à un loi physique et mathématique fondamentale : l'extraction de tout matériau en quantité finie passe nécessairement un jour par un maximum et fini par décroître inexorablement.

Les alternatives au pétrole, aussi nombreuses et sophistiquées soient-elles, ne permettront pas de compenser cette perte car soit elles sont elles-mêmes épuisables rapidement ou ont des conséquences environnementales néfastes (charbon, gaz...), soit elles sont intermittentes et difficilement stockables (éolien, photovoltaïque...), soit leur potentiel est limité (hydraulique, biomasse...).

La fausse bonne idée du nucléaire

Parmi les énergies alternatives au pétrole, le nucléaire est souvent cité comme un moindre mal, car il est à la fois très productif et peu émissif de gaz à effet de serre. Même en analysant le cycle de vie complet de la filière, de l'extraction de l'uranium jusqu'au traitement des déchets et le démantèlement des centrales, on obtient en effet un bilan carbone tout à fait honorable (4g eq.CO2 / kWh produit par EDF), proche voire inférieur à celui des nouvelles énergies renouvelables (de 8 à 80g eq.CO2 / kWh produit pour l'éolien et le photovoltaïque) , sans l'inconvénient de l'intermittence, et avec une emprise au sol plus limitée.

Les limites du nucléaire sont difficiles à percevoir, surtout dans un contexte où les opposants institutionnels (ONG, écologistes...) ne font que jouer sur les peurs irrationnelles, quitte à mentir sciemment sur les chiffres. L'exploitation du charbon et de la biomasse sont en effet bien plus meurtriers que le nucléaire une fois rapporté au kWh produit. Même en tenant compte des trois accidents nucléaires majeurs (Three Miles Islan, Tchernobyl, Fukushima) l'énergie nucléaire ne tue que 0.07 personnes par TWh produit, là où l'exploitation de la biomasse fait 4.63 victimes par TWh et le charbon 57. Au-delà des accidents industriels, il s'agit de comparer également les morts indirectes liées aux émissions de particules découlant de l'utilisation de ces énergies.

Si le nucléaire est relativement sûr et propre aujourd'hui, on peut en revanche légitimement se demander s'il le serait toujours dans un monde post-pétrole bon marché. Le fonctionnement normal d'une centrale implique le déplacement de dizaines d'ingénieurs et de techniciens sur le site de production, l'extraction du minerai d'uranium, le stockage des déchets... Le tout avec des véhicules thermiques fonctionnant au pétrole aujourd'hui. En cas de black-out temporaire, ce sont des groupes électrogènes (fonctionnant au pétrole) qui prennent la relève pour refroidir les composants critiques. Si le problème persiste, quelle que soit sa cause (tremblement de terre comme en Ardèche récemment, black-out, attentat, accident...) il faut envisager l'arrêt sécurisé de la centrale centrale qui nécessite un refroidissement de six mois (plus que les réserves stratégiques de pétrole stockées par la France en cas de coup dur qui permettraient de tenir 3 mois seulement).
Par ailleurs, même en ignorant ces risques, l'énergie nucléaire est très lente à déployer (la construction d'une centrale prend des années, et l'EPR de Flamanville nous montre que cela peut prendre beaucoup de retard !) et ne représente aujourd'hui qu'une part ridicule de la production d'énergie mondiale (4,4 %en 2018). Remplacer le pétrole par le nucléaire consisterait non seulement à construire des centaines de centrales nucléaires dans le monde, mais nécessiterait dans le même temps d'électrifier la totalité des transports, avec les conséquences environnementales que l'on devine. Des délais qui ne sont pas compatibles avec l'urgence climatique.

L'expérience de Cuba dans les années 90

La chute de l'URSS a précipité Cuba dans un monde sans pétrole avant l'heure, entre 1990 et 1993. Sous embargo américain depuis 1962 et privée des échanges avec le bloc de l'Est au début des années 90, l'île connaît un effondrement sans précédent avec une baisse de 4/5 de sa production industrielle et de 75% de son commerce extérieur.

Au lieu de "retourner à la bougie", le gouvernement cubain a, au contraire, impulsé des réformes structurelles pour s'adapter à ce nouveau monde contraint. Les transports ont été adaptés (poids lourds convertis en TEC, réhabilitation du vélo...) et l'agriculture a été rationalisée (traction animale, amendement naturel des sols, potagers urbains...).

L'histoire ne se répète pas

S'il est vrai que nous devrons faire à l'avenir avec moins d'énergie disponible, comme Cuba l'a expérimenté, cela ne signifie pas pour autant un retour en arrière. Le progrès technologique n'est pas toujours lié à l'énergie, et le progrès n'est pas toujours technologique. Depuis la nuit des temps, et c'est même leur spécificité, les humains fabriquent des outils de plus en plus perfectionnés. Les millions de bicyclettes qui ont été produites jusqu'ici ne vont pas disparaître avec le pétrole, et n'auront besoin que de paires de jambes valides pour nous transporter. Nos connaissances acquises en physique, en médecine, en agriculture... ne vont pas s'évaporer avec la dernière goutte de carburant. Toutes ne nécessitent pas une débauche de consommation d'énergie. Au contraire, les démarches récentes comme celles de la permaculture recherchent l'efficience maximum avec le minimum d'énergie, au point de rivaliser avec les rendements de l'agriculture intensive.

Autrement dit, dans un monde où l'énergie serait un luxe intermittent, nous continuerions à pouvoir nous déplacer et à profiter des infrastructures et biens de consommation existants et durables (routes, bibliothèques, vélos...). Simplement, nous adapterions nos modes de vie à cette frugalité imposée, en tirant le meilleur parti de nos connaissances et de nos ressources, comme l'Homme l'a toujours fait.
Nous perdrions sans doute un peu de confort au passage, on ne voyagerait plus autant, plus aussi vite, on serait moins bien climatisé... Mais cela ne ressemblerait en rien à des temps anciens. C'est un futur nouveau à inventer ensemble.

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