Solutions locales pour un désordre global

Le dernier film-documentaire de Coline Serreau.

Quand on fait un peu attention à son comportement vis à vis de l'écologie, on est très souvent confronté à ses propres contradictions. Je tenais à voir ce film de Coline Serreau qui me semblait aller tout à fait dans le sens qui me correspond, mais la salle la plus proche qui le projetait était à 60 km de chez moi. Et évidemment, pas moyen de faire le voyage en train, compte-tenu des horaires de projection et du lieu géographique de la salle par rapport à la gare.
60 km en bagnole pour aller voir un film, ce n'était pas raisonnable. On a donc profité du voyage pour faire un maximum d'autres trucs. Notamment, nous avions des vêtements à acheter. Les vêtements représentent le domaine dans lequel il est le plus difficile d'être éco-responsable. L'offre locale et bio est quasi inexistante. J'avais donc repéré un magasin de vêtements éthiques dans cette ville, mais après avoir fait deux fois le tour de la rue, pas moyen de le trouver, et nous nous sommes rabattus sur les magasins traditionnels où nous n'avons finalement presque rien acheté.

Mais revenons au sujet de cet article : le film de Coline Serreau, Solutions locales pour un désordre global était présenté comme une suite logique des films de Yann Arthus Bertrand et Hulot qui ne faisaient que montrer, avec talent, le désordre global, mais sans apporter de solutions réelles et pratiques à mettre en place au quotidien. Après visionnage, ce n'est pas comme ça que je résumerais le film, qui est exclusivement centré sur l'agriculture mondiale, et ses effets sur l'économie, l'écologie, la santé, ...
Inutile d'aller chercher dans le film des solutions écologiques pour votre vie de tous les jours, une seule piste est proposée par la réalisatrice, j'y reviens à la fin de cet article.

Le film est tourné par la réalisatrice elle-même avec une caméra numérique. Le résultat est tout pourri. C'est mal cadré, le son est moyen, c'est flou, et les travellings sont super saccadés. On est loin, très loin, des films de YAB et Hulot que je citais plus haut. Voilà pour les défauts du film. C'est dit.

Sur le fond, maintenant, je vais vous résumer ce que j'ai retenu du film. J'attire votre attention sur le fait que je n'ai pas vérifié la sincérité des discours des intervenants du film, que j'ai pris avec toute la distance nécessaire à la réflexion objective.

L'idée principale du film est que, dès la fin de la deuxième guerre mondiale, l'industrie s'est retrouvée avec un stock de produits chimiques et de nouvelles découvertes liées à ça, qu'il fallait écouler et rentabiliser. Le gaz moutarde ou l'agent orange, sont des produits militaires qui ont débouché sur des applications civiles dans l'agriculture.
Le constat à l'issue de la guerre, qui avait d'ailleurs tué des centaines de milliers d'agriculteurs, était le suivant : l'agriculture n'achète que très peu de choses à l'industrie. Un tracteur par-ci par-là, mais elle est globalement autonome d'une année sur l'autre. L'idée issue de ce constat, c'est de faire en sorte que l'agriculture dépende de l'industrie et lui achète régulièrement des "consommables" (engrais, pesticides, semences), et en contrepartie, l'agriculture serait subventionnée par l'Etat.

Ce changement d'état d'esprit fait partie d'un tout que l'on a appelé la révolution verte. Une révolution qui s'est étendue notamment dans les pays en voie de développement, qui ont abandonné progressivement les multiples variétés des céréales et légumes qu'ils cultivaient de façon ancestrales, pour des semences sélectionnées, théoriquement, pour leur rendement et leur résistance.

Cette uniformisation n'est pas anodine. Les variétés de blé, de maïs, de riz qui étaient nombreuses et souvent adaptées au climat local des PVD, ont disparu, au profit de semences moins adaptées, mais qui donnaient plus de rendement grâce à l'utilisation massive d'engrais et de pesticides. Vous ajoutez à cela une forte demande de standardisation et d'industrialisation venant des pays riches, et vous avez une parfaite exploitation bien huilée des pays pauvres, obligés de produire pour nous des céréales mal-adaptées qu'ils nous achètent, à grand renfort d'engrais qu'ils nous achètent, et de pesticides qu'ils nous achètent. Qu'on ne vienne pas me dire qu'on a essayé de combattre la faim dans le monde. On a fait juste le contraire.

En France aussi, les agriculteurs se sont faits avoir, sur le même modèle économique. Les variétés adaptées au sol et au climat de chaque région ont disparu pour faire place à des "standards" convenablement répertoriés dans un catalogue national duquel il est INTERDIT de s'écarter. Il y avait des centaines de variétés de pommes il y a une cinquantaine d'années, de quoi remplir plusieurs volumes d'une encyclopédie. Aujourd'hui, seules quelques dizaines subsistent, et pas les meilleures. Par exemple, la golden a été importée des USA et sélectionnée pour son industrialisation aisée. Il se trouve qu'en plus c'est la pomme qui demande le plus de traitements car elle est très sensible à la tavelure du pommier. En revanche, elle a très peu de goût, mais ça, ça n'a aucune importance.
Aujourd'hui en France, il est interdit de commercialiser des semences qui ne figurent pas au catalogue national. Officiellement, pour des raisons de sécurité sanitaire. Officieusement, pour permettre aux industries agro-alimentaires d'avoir un marché captif.
La plupart des variétés du catalogue national sont hybrides, et donc stériles. Issues d'un croisement entre deux variétés, on ne peut pas en récupérer les graines pour ensemencer l'année suivante. C'est le système des licences informatiques et des DRM appliqué à l'agriculture. Vous achetez un produit, mais vous n'en disposez pas à votre guise, il faut le racheter chaque année, ou pour chaque utilisation différente que vous en faite.

Des organisations se chargent de conserver et distribuer, malgré l'interdiction, des semences "traditionnelles". Kokopelli est la plus connue d'entre elles, mais elle doit faire face régulièrement aux attaques juridiques des multinationales de l'agro-alimentaire. L'agriculture bio, était elle-même interdite à ses débuts en raison de la "concurrence déloyale" qu'elle pouvait représenter face à l'agriculture intensive !

Le résultat de cette politique économique de l'agriculture est catastrophique, et Claude Bourguignon en parle de façon très imagée et très intéressante. Il est l'un des derniers micro-biologistes du sol en France, la discipline n'est plus enseignée nulle part (y compris à l'étranger). Globalement, les ingénieurs agronomes aujourd'hui ne savent même pas, selon lui, que la terre est vivante. L'apport régulier de compost et de fumier permet à la terre de vivre et tout un tas de micro-bestioles se chargent d'aérer la terre en creusant des milliers de galeries et en compostant les restes végétaux. À l'inverse, une terre inondée d'engrais et de pesticides devient imperméable et morte. Les eaux ruissellent dessus, provoquant par ailleurs des inondations et du ravinement. Finalement, dans l'agriculture intensive, le sol ne sert plus à rien. C'est juste un support comme un autre pour faire pousser des plantes sur de l'engrais.
Avec le compost, c'est la terre qu'on nourrit. L'engrais ne nourrit que la plante, en détruisant le sol.

L'élevage n'est pas mieux lôti. En réalité aujourd'hui en France, tout est bien séparé, pour des raisons évidentes de rendement et d'organisation industrielle. Il y a les céréaliers d'un côté, les éleveurs de l'autre, les laitiers ... Auparavant, chaque exploitation était équilibrée entre l'élevage, la culture et même la forêt. Ce trio vertueux permettait à l'agriculteur d'être totalement autonome et de façon durable. On a fait croire aux gens, et notamment aux agriculteurs, que sans engrais ni pesticides, il n'était plus possible de faire pousser quelque chose, mais les forêts existent depuis des millénaires sans aucun apport extérieur.
Les intrants chimiques donnent l'illusion de contrôler ce qui nous échappe. La météo capricieuse, les maladies des plantes, tout ce qui peut flinguer une récolte... Mais en réalité à terme, c'est l'inverse qui se produit, les sols imperméabilisés par l'usage des intrants chimiques accentuent les problèmes météorologiques, les insectes nuisibles résistent et s'adaptent, de nouvelles maladies apparaissent...

Ce qui interpelle, dans ce documentaire, c'est que cette vision des choses est partagée par des agriculteurs venant de tous pays. En Inde, au Brésil, en Afrique, tous font le même constat d'une agriculture "confisquée" par les multinationales, Monsanto en tête. Les OGM ne sont que la dernière étape vers une standardisation de force de toute l'alimentation mondiale, pour le profit de quelques-uns. On évoque souvent les risques sanitaires liés aux OGM, qui sont par ailleurs sujet à controverse dans le milieu scientifique. Plus rarement, malheureusement, on nous explique les conséquences économiques des plantes transgéniques. L'appropriation de l'ensemble des semences par des lobbies qui n'ont que faire des famines, du bien-être des gens, de l'autonomie des agriculteurs... Le véritable débat sur les OGM, il est là, et non pas dans le fait que des monstro-plantes vont attaquer les humains.

Le film montre des gens, partout dans le monde, qui s'organisent et se révoltent contre ces dérives. En boycottant les produits imposés par l'économie mondialisée, en redevenant totalement autonomes, en cultivant la différence, la variété, en laissant de côté le rendement à tout prix...
Chaque consommateur a ce même pouvoir, et il est immense, de diriger l'évolution de la société, dans ce domaine de l'agriculture, comme dans les autres. À nous de refuser les produits contenant des OGM, ceux qui viennent de l'autre bout de la planète, ceux qui ont été cultivés dans l'irrespect total des agriculteurs et de la terre. À nous d'organiser une résistance en faisant circuler les semences interdites, et les idées qu'elles véhiculent. À nous de proposer à nos invités des légumes anciens, des variétés perdues, et faire redécouvrir le goût oublié des produits locaux et sains. Encore une fois, le salut ne viendra pas d'en haut. Aucun politicien ne s'élèvera contre des lobbies qui lui permettent d'être élu, et qui donnent l'illusion de créer des emplois. Aucun industriel ne réduira volontairement ses gains pour proposer une agriculture plus respectueuse. C'est donc bien à nous qu'incombe cette responsabilité de changer les choses. On attend quoi ?

Commentaires

1. Le dimanche, 18 avril 2010, 17:32 par agase

Que dire de plus ?
En école d'agronomie, on nous enseigne la micro biologie des sols. Simplement, la plupart des ingénieurs agronomes ne trouvent du travail que dans les grandes sociétés comme Bayer, Monsanto,... DONC....

Ce qu'il faut c'est casser les réseaux ! dans tous les domaines. Exiger de connaitre afin de mieux choisir, l'origine des produits que l'on achète.

Qui sait d'où vient ses légumes, sa viande ? en gros le pays est parfois indiqué mais ne pourrait-on pas aller jusqu'à l'agriculteur ? Je ne parle même pas des céréales. Pour info, 1/4 de la récolte mondiale est souvent perdue faute de stockage performant et par suite de gâchis.

Mais la question peut légitimement se poser aussi pour les produits manufacturés et surtout l'énergie. Que ce soit du pétrole, du gaz ou de l'électricité, qui sait d'où elle vient ?
Il n'y a bien que l'eau du robinet qui reste encore un produit de proximité, mais pour combien de temps ?

2. Le dimanche, 18 avril 2010, 23:59 par Fil

Intéressant tout ça !
En gros, tu nous conseilles de voir le film ou pas ? Il semble instructif, probablement sévèrement orienté, et pas très "beau à voir"... ?

3. Le lundi, 19 avril 2010, 08:35 par Merome

Fil : le film n'a pas d'intérêt cinématographique. C'est un documentaire. Si tu veux voir en détaillé ce que j'ai résumé ici et d'autres choses que j'ai oubliées, va le voir. Si tu penses qu'il est important qu'un film comme ça fasse des entrées pour qu'on en parle, va le voir aussi. Si tu penses que tu n'en apprendras pas grande chose, attends qu'il passe à la télé ou qu'il soit téléchargeable.

4. Le mardi, 20 avril 2010, 14:43 par J. J.

je ne suis pas absolument pas d'accord avec la phrase comme quoi le film n'aurait "pas d'intérêt cinématographique". Filmer la vie est l'essence même du cinéma (disons dans son versant "frères Lumière", l'autre versant étant la "lignée Méliès" où on a plutôt à l'œuvre un travail de "re-construction" de la réalité - pour reprendre une distinction faite par Serge Daney si je me rappelle bien). Or dans quel film de fiction, trouvera-t-on des acteurs qui marquent autant le spectateur, que certains des personnages (non fictifs) du film de Coline Serreau ?

A lire :

"Solutions locales pour un désordre global" de Coline Serreau, film radical sur le capitalisme fou
http://antennerelais.canalblog.com/...

5. Le mardi, 20 avril 2010, 17:26 par Merome

Cinématographique n'est peut-être pas le bon terme. Artistique, alors ?

6. Le jeudi, 22 avril 2010, 11:03 par gounthar

Ce genre d'article fait toujours aussi mal à lire. :'(
Voir écrit une fois de plus ce qu'on sait, et qu'on essaye de faire comprendre autour de soi, sans pour autant que quoi que ce soit bouge, c'est déprimant à la longue...
Je sais bien que: "" Si vous avez l'impression que vous êtes trop petit pour pouvoir changer quelque chose, essayez donc
de dormir avec un moustique… et vous verrez lequel des deux empêche l'autre de dormir.”
Il y a des jours où je n'ai plus la force de bzzzzzzzzzzz. ;-)

7. Le dimanche, 19 mars 2017, 08:50 par Rémi Vandersmissen

http://www.howworldcan.be
English: A total reconsideration of our society and way of life
Français : Une totale remise en question de notre société et mœurs de vie
Español: Un replanteamiento total de nuestra sociedad y forma de vida
Nederlands: Een totale herziening van onze maatschappij en levenswijze

Bonne lecture,
Rémi Vandersmissen

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