À peine sortis du collège, ils venaient nous chercher. À quinze-seize ans, on n'est pas bien mûrs pour toutes ces choses, mais on acceptait sans trop se plaindre, l'époque était comme ça. Déracinés, transbahutés de l'autre côté du pays, de la frontière parfois, tout recommençait à zéro. Apprendre à vivre en société, à travailler, se débrouiller seuls, apprendre la langue pour certains.
On arrivait par centaines la même semaine, on était logés dans le même foyer. Toute ces jeunesses enfermées au même endroit... Parfois, ça pétait. Les organisations tentaient de nous mettre le grappin dessus dès notre arrivée, mais on était surprotégés.

D'abord, il fallait apprendre le boulot. Rien de compliqué, même plutôt trop simple, rapidement lassant. Pas dur, mais difficile. On ne se rendait pas compte à l'époque, mais on s'engageait dans un tunnel bien sombre et bien long. Aujourd'hui, j'en sors... Trop tôt, trop tard, qui peut le dire ?

À vingt ans, je me suis marié. Je ne sais plus comment je l'ai connue, ni même si je la connais vraiment. On a eu des enfants, de la tendresse l'un envers l'autre, mais quoi d'autre ? Des fins de journées, des fins de semaines, des fins d'années. Le bout du bout du rouleau quand on ne peut plus rien projeter, quand on ne peut plus rien apprécier. C'est ça, vivre ?

Mes meilleurs moments, c'est triste à dire, je les ai passés à l'usine. Avec mon bleu de chauffe et ma caisse à outils dans la graisse et dans le bruit. À cinq heures du matin, quand tout le monde arrivait en même temps pour faire la même chose, avec la même résignation et pourtant la même conscience professionnelle, on lisait tout ça sur le visage des gars. Le syndrome de Stockholm, sans doute, nous poussait à servir nos maîtres avec entrain. De temps en temps, l'un de nous fredonnait une chanson du moment, engagée. Et tout le monde la fredonnait à son tour, on pouvait l'entendre couvrir le bruit de nos pas. Des voix d'hommes à faire fendre des murs d'usine. Ça vibrait jusque dans nos cœurs.

On n'a jamais bien compris ce qui nous arrivait et dans quel étrange jeu de rôles nous jouions. À force de lutte, nos conditions s'améliorèrent, nos salaires augmentèrent un peu, et puis tout retomba comme un soufflé. L'usine a été découpée en morceaux, on a changé de nom cinq fois, de logo, de couleurs, de chefs. Je me suis retrouvé chez un sous-traitant, j'ai changé de métier, c'était mieux, c'était moins bien, enfin, c'était différent. On n'arrivait plus tous en même temps le matin, on ne fredonnait plus rien. La télé nous abreuvait d'images sitôt rentrés à la maison. J'ai pu me payer une auto presque neuve, je n'ai jamais tant eu de confort matériel qu'aujourd'hui et pourtant je suis malheureux comme les pierres.

Ce n'est pas mon départ en retraite, je ne crois pas, qui me fait cet effet-là. C'est ce sentiment d'être passé à côté de la vie, peut-être. Le bout du tunnel, une lumière éblouissante et déjà un autre tunnel qui arrive. Une vilaine toux. Les poumons qui déconnent. Quarante ans de tabac pour oublier quarante ans de solvants. Trop tôt. Trop tard.