Parmi les jeux de société que j'affectionne, il y a ceux qu'on appelle les jeux "de gestion". Car il est question, dans ceux-ci, de gérer au mieux un certain nombre de ressources qui sont produites ou acquises par le joueur.
Bien sûr, l'objectif est de gérer au mieux ses stocks et de les faire prospérer pour obtenir des points de victoire. Souvent, cela n'est possible qu'au prix de réels efforts d'optimisation et surtout, en prenant bien en compte l'intégralité des éléments du jeu.

Dans la vraie vie, c'est tout pareil. Avec un peu de chance vous avez un salaire qui vous permet d'acheter de quoi remplir votre frigo et charge à vous de faire quelque chose de mangeable pour le moins cher possible. Pendant ce temps, vous devez aussi gérer votre famille, votre carrière professionnelle, entretenir votre maison/appartement, savoir s'il faut changer de voiture ou prendre un vélo, ... Nous sommes tous de plus ou moins bons gestionnaires, chacun à notre niveau.

Au niveau plus haut, c'est à dire à l'échelle d'un pays, par exemple, les élus ont eux aussi ce type de réflexions à mener. Il y a une ressource humaine à gérer, la population active, des enfants à éduquer et scolariser pour les préparer à devenir actifs à leur tour, des ressources naturelles à maintenir en état de produire pour l'agriculture, des usines qui prélèvent des matières premières pour les transformer en produits finis... Tout cela n'est que gestion. Comme dans la plupart des jeux, il y a une part de hasard : les conditions météo qui ruinent les cultures et détruisent des bâtiments, l'imprévisibilité de l'Homme, ... Mais le hasard aussi se gère, préventivement ou ou de façon curative.

Il se trouve que jusqu'à il n'y a pas si longtemps, nous (je dis nous pour être gentil avec les décideurs qui nous gouvernent) considérions que la ressource naturelle était infinie. Que l'on pouvait piocher du cuivre, de l'or, de l'argent, du pétrole, ... dans des mines inépuisables qui étaient là sous nos pieds. C'était bien sûr une erreur, mais commise, je crois, de bonne foi, jusque dans les années 60, tant à cette époque nos prélèvements de ressources étaient dérisoires et négligeables par rapport aux stocks gigantesques qu'il y avait encore.
Nous nous sommes lancés à corps perdus dans la société de consommation, persuadés que la meilleure gestion possible, c'était de prélever de plus en plus de richesses de notre bonne vieille Terre pour en profiter autant que possible.

Hélas, dès les années 1970, les scientifiques ont alerté les décideurs : non, la ressource n'est pas infinie. Le pétrole, comme toutes les autres matières premières, allait s'épuiser un jour ou l'autre. Maintenant avertis de cette inquiétante perspective, que croyez-vous que les dirigeants ont choisi de faire ? Ils ont continué exactement comme avant, en ignorant purement et simplement le problème qui leur était posé et les nouvelles données qui auraient dû leur faire changer de stratégie. Pire que ça : la surexploitation des ressources pour l'enrichissement de quelques uns a occasionné une augmentation exponentielle de la population. Car il ne s'agissait pas que de produire toujours plus de trucs, il fallait aussi quelqu'un pour les acheter.

Nous voici rendus en 2010, pas mal d'espèces animales ont disparu ou sont en voie de l'être, la Terre et les rivières sont gorgés de pesticides et d'engrais, le pétrole s'échappe par milliers de barils dans l'océan, l'obésité des pays riches n'a d'égale que la famine des pays pauvres, les conditions de travail sont médiocres, l'âge de la retraite est repoussé d'année en année, le gain en niveau de vie se mesure en diagonale d'écran plat et en cylindrée de moteur à explosion.

Au jeu de la vie, les élus, dirigeants, grands patrons, élites, ont fait de très mauvais choix, et continuent sur cette voie. Les pions, c'est nous. Mais doués de conscience, il ne tient qu'à nous de désobéir à la main invisible des marchés, de la publicité, des actionnaires, de la bourse et de la croissance. Imaginez un jeu de plateau dont le matériel commence à vous expliquez que vous avez joué cette partie comme un âne. C'est exactement ce qui pourrait se passer si chacun de nous prenait les commandes de sa propre existence.

Alors, à nous de jouer.