Même en y mettant de la bonne volonté, on a du mal à comprendre, parfois, comment certaines réformes arrivent en application alors qu'elles ont manifestement été élaborées avec les pieds (et par des unijambistes).

Parmi elles, notons pour la postérité les fameuses évaluations nationales en classe de CM2. Je brosse rapidement le tableau pour ceux qui ne sont pas concernés par le sujet, j'y suis pour ma part à plus d'un titre, indirectement : constatant une dégradation nette du niveau des élèves entrant en sixième, notamment dans les matières capitales que sont le français et les maths, l'Education Nationale a décidé d'agir.
Et vous connaissez Darcos, lui qui ne sait pas que les élèves ne sont admis en maternelle que s'ils sont propres et que ce ne sont pas les professeurs des écoles qui les "regardent dormir", mais les ATSEM qui n'ont a priori pas forcément BAC +5 ; Darcos, donc, ministre de l'Education, des marchands de sable et des dames pipi, a mis en place, ou a laissé mettre en place, ou a participé à la mise en place (je ne sais pas quel est son niveau d'implication dans ce bazar) d'une grande évaluation nationale des élèves de CM2, en français et en maths.

Jusqu'ici, rien de dramatique, me direz-vous, et vous aurez raison. Non, le souci, c'est que l'évaluation porte sur des parties du programme qui n'ont pas encore été abordées par les CM2, d'une part, et d'autre part que le système de notation est ... comment dire... Absolument débile ? Oui, c'est le mot.

L'évaluation nationale a, soi-disant, des fins purement statistiques. Et c'est vrai qu'il peut être intéressant, voire pertinent de savoir dire à un instant donné, que X % des élèves de CM2 savent conjuguer un verbe du premier groupe au présent et que Y% de ces mêmes élèves sont capables de faire une division entière sans mélanger le dividende avec le diviseur.
Plus discutable est la possibilité par la même occasion d'évaluer les professeurs eux-mêmes : si tous les élèves d'une classe se mangent un tôle en géométrie, alors que la France entière a fait tout juste sur le même exercice, on est en droit de se demander si l'instit' a été compétent.
Sur ce point, mon avis n'est pas tranché : il est évident que certains professeurs sont meilleurs que d'autres, comme il est évident que certains élèves sont plus forts que d'autres. Evaluez les uns par le truchement des autres induit forcément le risque d'un biais d'interprétation.
D'un autre côté, nous confions tous nos espoirs et une bonne partie du temps de nos enfants à des professeurs qui ne sont que très rarement jugés sur leur travail. Hiérarchie absente, autogestion quasi-totale, impossibilité de vérifier quoi que ce soit au niveau des parents d'élèves, les professeurs des écoles ne sont même pas soumis à une visite médicale du travail de temps en temps. Même atteint de la peste bubonique à tendance psychopathe, un(e) professeur des écoles continuera d'exercer près des enfants comme si de rien n'était.
D'un autre côté encore, un gros tas de métiers ne sont pas directement et vraiment évalués, à commencer par les politiques eux-mêmes qui commettent ce type de réforme en toute impunité.

Mais revenons à nos moutons et à notre évaluation nationale. Des questions portent par exemple sur le plus-que-parfait. Ce temps n'est étudié qu'en fin de CM2, théoriquement. Nous sommes en janvier. Il reste 5 mois de classe, mais c'est cette semaine que les évaluations ont lieu. Idem pour les fractions, les divisions d'un décimal par un entier, les multiplications par 0,1... Effet de bord amusant pour les stats nationales : les classes qui auront beaucoup de redoublants seront favorisées car au moins certains élèves auront vu tout le programme :)
Pour l'orthographe, le barême est calqué sur le principe de la "mort subite" : une dictée de dix mots, si l'élève a les dix mots justes, il a un point. S'il a une seule misérable faute, il a zéro point. Notez ici la précision de l'information que donnera l'étude de ces statistiques : la France sera coupée en deux entre les cancres débiles profonds, et les super-excellents élèves. Entre les deux, statistiquement, rien. Et je vous passe l'impact psychologique du "zéro" quand on a fait presque tout juste...

Cette réforme n'est que l'une des innombrables fausses bonnes idées de ces dernières années concernant l'Education. Passage à la semaine de 4 jours en étendant le programme, abandon des RASED, réduction d'effectif... A chaque fois un raisonnement à courte vue, ou même complètement erroné dès le diagnostic (genre, y a de plus en plus de profs pour moins d'élèves, mais on compte les profs indépendamment de leur temps partiel éventuel).
On s'étonne aujourd'hui du niveau d'orthographe et de calcul de nos sixièmes, mais on oublie allègrement (à croire que l'adverbe est directement dérivé du msinistre éponyme) qu'ils font maintenant de l'anglais, plus de sport, étudient l'histoire de l'art, et apprennent mille choses dont nos parents n'avaient même pas idée (l'écologie, lire un plan, un horaire de bus, la sécurité routière, les premiers secours...)

Enfin, pour ce qui est de l'Education, comme pour le reste de l'actualité, je vous invite à vous abonner au blog L'actu en patates, de Martin Vidberg, professeur des écoles et dessinateur talentueux et drôle :