2050.
Les dernières gouttes de pétrole auront finalement servi à se rendre compte que le dernier puits est à sec. C'était il y a dix ans, déjà, et il a bien fallu trouver une solution de remplacement, un ersatz. Les choses s'étaient clairement compliquées à la suite du deuxième accident majeur survenu dans une centrale nucléaire, en 2010. Trois mille cinq cents victimes directes. Une zone de 3000 km² évacuée, impropre à toute vie humaine pendant quelques siècles. Cela a suffit pour dissuader tout gouvernement de poursuivre l'expérience du nucléaire, de toute façon, plus aucun citoyen n'aurait accepté une centrale sur ses terres.
Le démantelement des centrales a pris plusieurs dizaines d'années. Pendant ce temps, les énergies renouvelables ont bien sûr connu un développement vertigineux, au-delà du raisonnable, même.
Des champs d'éoliennes ont poussé un peu partout, défigurant le paysage et rompant le silence qui règnait même dans les campagnes les plus reculées. Des barrages ont été dressés sur tous les fleuves. Les toits sont devenus noirs de panneaux solaires photovoltaïques, alors que leur construction nécessite plus d'énergie qu'ils ne pourront en fournir durant toute leur durée de vie.

Cela ne suffisait manifestement pas à répondre aux besoins de tous. Besoins qui pourtant avaient été revus à la baisse, avec une chasse au gaspi drastique. Un impôt sur la consommation d'électricité avait été instauré. Les fabricants d'électroménager ont revus leur cahier des charges pour placer la consommation d'énergie en tête des contraintes techniques. Le soucis de sobriété énergétique était maintenant un leitmotiv pour l'ensemble de la population.
Très vite sont apparus sur les appareils les moins gourmands des "recharges manuelle". Une petite manivelle, ou un système de pompe à ressort permettait de redonner un petit coup de jus dans une batterie à plat. Les lampes de poches, les téléphones portables, les ordinateurs portables, les radios, ... Un fabricant s'est même lancé dans la machine à laver manuelle : en tournant le tambour à la main, une partie de l'énergie était récupérée pour chauffer l'eau. Ce fut un échec commercial cuisant.

C'est pourtant en adaptant l'une de ces machines infernales qu'un inventeur eût l'idée de génie qui a révolutionné le domaine de l'énergie, et plus encore, une société entière qui en dépendait, la nôtre.

La manivelle de sa machine à laver manuelle était si difficile à manoeuvrer à la main en pleine charge, qu'il essaya de coupler l'entraînement du tambour avec l'un de ses vieux vélos. Là aussi, l'expérience fut un échec, et il finit par se dire, par dépit, qu'il avait encore meilleur temps d'utiliser une dynamo pour générer l'électricité nécessaire au fonctionnement de sa machine.
Après avoir fait des recherches en ce sens, il se rendit compte... qu'il avait raison, ou presque. Le pédalage intense, selon son encyclopédie de référence, fournissait une puissance théorique de 500W. Les nouvelles machines les plus économes s'approchaient de cette consommation. Et la plupart des appareils fonctionnent avec beaucoup moins que ça.
Ceci dit, le problème n'était pas résolu : pédaler pour laver son linge ou regarder la télé, cela va bien un moment, mais passée la satisfaction du "je peux le faire !", il y a un obstacle pratique évident.

Notre homme ne s'arrêta pas en si bon chemin, il entreprit de développer son idée de création d'énergie par la force humaine. Il monta la première centrale électrique humaine, composée d'une centaines de vélos produisant en série de l'électricité selon le principe de la dynamo, un tout petit peu amélioré pour que l'énergie produite soit optimale et de bonne qualité. L'idée rencontra toutefois divers obstacles, tant sur le plan technique que sur le plan psychologique.

Bien sûr l'électricité coûtait chère parce qu'elle était très recherchée. Il avait donc l'assurance de vendre à peu près tout ce qu'il produisait à un tarif fort avantageux. Mais le gros problème de l'énergie, qui n'avait toujours pas été résolu, était celui du stockage. Les batteries, qui étaient le meilleur compromis connu à ce jour, avaient de gros défauts. Elles étaient très polluantes, et leur durée de vie courte amplifiait ce problème ; et les pertes étaient significatives, surtout lorsque la batterie arrivait en fin de vie.
Il arrivait alors que la centrale électrique humaine produise de l'énergie en pure perte, parce que produite en trop grande quantité au mauvais moment.
L'inventeur, devenu homme d'affaire, compléta alors son usine de deux gigantesques cuves d'eau, de plusieurs dizaines de milliers de litres chacune. L'une était disposée au sous-sol, l'autre au rez de chaussée. Les deux cuves étaient reliées entre elles par plusieurs conduits, et à l'intérieur de ces conduits : des turbines. Lorsque l'eau s'écoulait, par la simple force de gravité, de la cuve du haut à celle du bas, les turbines étaient actionnées, générant de l'électricité à la demande.
C'était le principe du barrage hydraulique, mais sans le fleuve. Dès lors, le problème du stockage était résolu : lorsque l'usine produisait de l'énergie inutile, un ingénieux système découplait les vélos de leur dynamo pour actionner des pompes, qui remplissaient la cuve du dessus avec l'eau de celle du dessous.
Bien sûr, tout cela n'était possible qu'avec une importante quantité d'eau, qui avait simplement été récupérée du toit de l'usine pendant les jours de pluies en une année.
La centrale était parfaitement autonome, propre, et son propriétaire, qui avait bien entendu déposé le brevet de son invention est maintenant un homme riche.

Pourtant, son affaire a bien failli péricliter lorsque les associations de défense des Droits de l'Homme se sont intéressés au projet. Faire pédaler des gens pour produire de l'énergie ressemblait fort à de l'esclavage. L'inventeur avait beau expliqué que ses ouvriers percevaient un salaire, étaient sans doute ceux qui étaient en meilleure santé au monde, compte-tenu de l'exercice physique qu'il leur "offrait", il y avait une barrière psychologique importante à franchir.
Pour se sortir de ce mauvais pas, il dût missionner un certain nombre d'experts indépendants pour attester que l'effort produit par ses employés était égal ou inférieur à celui que fournissait n'importe quel ouvrier de n'importe quelle usine. Produire de l'énergie, comme fabriquer une télévision ou assembler des meubles, était un travail. Fatigant, certes, mais rentable - les ouvriers de la centrale gagnaient 10 à 20% de plus que leurs homologues, et n'avaient aucune compétence particulière, aucun diplôme n'était requis. A vrai dire, les gens se bousculaient pour travailler dans cette usine, plutôt qu'ailleurs.
Devant la contestation du public, les associations finirent par admettre que cette solution pour créer de l'électricité en valait une autre, mais ont quand même imposé des temps de pause plus nombreux et un environnement de travail plus confortable, ce qui a achevé de faire devenir la centrale un véritable eldorado pour les chômeurs.

Le chômage de masse était d'ailleurs un soucis majeur à l'époque. L'Etat, qui avait suivi de près l'expérience de la première centrale électrique humaine, pris ensuite l'initiative de développer ce concept à travers tout le pays, pour régler d'un coup l'épineux problème énergétique ainsi que le non moins insoluble problème du chômage.

Aujourd'hui, plus personne ne pense au pétrole. La phase de sobriété énergétique était un mal nécessaire pour permettre à des solutions nouvelles de voir le jour. De bonnes habitudes ont été prises. Nous avons une saine gestion de notre énergie, qui est devenue, enfin, à échelle humaine.