Le 6 janvier dernier, j'écrivais mon premier article sur ce blog. 150 articles ont été écrits depuis, par différents auteurs, et ont été commentés avec talent la plupart du temps. Chacun de ces articles a énormément fait évoluer mon opinion sur le sujet qui était abordé, soit par l'effort de synthèse qu'il m'avait demandé pour son écriture, soit parce que l'un de vos commentaires a fait mouche.
J'ai aujourd'hui le sentiment d'avoir franchi une étape importante dans ma perception du monde qui nous entoure. Bien sûr, c'est une analyse tout à fait personnelle que vous ne partagerez sans doute pas complètement, voire pas du tout. Bien sûr aussi, c'est d'une facilité déloyale que de reprendre des évènements a posteriori, de les sélectionner et de les analyser dans le sens qui sert le plus à mon propos. Pour autant, cela ne me semble pas inutile de se livrer à ce nouvel exercice de synthèse, s'il ne vous convainc pas, il me permet au moins de faire un point récapitulatif de mes idées et des raisons pour lesquelles elles sont arrivées là, dans cet état.

I. La prise de conscience écologique

Bien qu'il soit difficile de se rendre compte de ce genre de choses, j'ai l'impression que c'est par l'écologie que tout a commencé. Comme beaucoup (j'espère), j'étais déjà un peu sensible à la question écologique et je veillais donc à ne pas trop abimer la planète que nous allons laisser à nos enfants. Mais, régulièrement, je pouvais lire sur le standblog des billets tout à fait alarmants sur l'étendue du désastre.
Notamment, concernant le célèbre protocole de Kyoto, je me suis rendu compte qu'on était très loin de l'avancée que j'avais cru y voir, naïvement. En effet, la réduction des gaz à effet de serre préconisée par ce protocole (que les Etats Unis n'ont pas signé alors qu'ils sont concernés au premier chef) est loin d'être suffisante pour éviter le réchauffement global qui nous pend au nez, avec les catastrophes naturelles qui vont avec. Dérèglement du climat, fonte des glaciers, augmentation du niveau de la mer... On va bien rire dans quelques dizaines d'années.
Quelques jours ou semaines plus tard, j'entendais à la radio que si tout le monde était américain, il nous faudrait 5 planètes Terre pour subvenir à nos besoins. Je suis revenu plusieurs fois sur cette statistique parce qu'elle me parle directement. Notez que le score des européens n'est guère plus encourageant, 3 planètes "seulement". Enfin, comme moi, vous vous êtes dit sans doute que c'était à cause des "autres". Et paf, le test en ligne qui met tout le monde d'accord.

Là-dessus, est venu s'ajouter un autre souci, lié, mais beaucoup plus direct : la hausse du pétrole, qui nous a rappelé que la ressource n'était pas infinie. Quelques dizaines d'années, estiment les spécialistes, un petit siècle au mieux avant d'être dans l'obligation de trouver une alternative pour se chauffer, pour les transports, pour faire du plastique (bon, ce n'est pas une fin en soir, mais regardez autour de vous les objets qui n'en contiennent pas !)...
J'ai commencé à m'intéresser de près à l'utilisation des énergies renouvelables, motivé par l'augmentation du fuel domestique et le fait que c'était l'une des énergies les plus polluantes. J'ai d'abord regardé le soleil. Au détour d'une journée de présentation de ce type d'installation proposée par une antenne locale de l'ADEME, j'ai découvert les granulés de bois. J'ai également pu me rendre compte à quel point notre société se souciait peu de sa survie, et de la longévité des valeurs qu'elle mettait en avant. Personne ne parlait de granulés quand j'ai installé ma chaudière fuel (pourtant, ils existent depuis 20 ans !), et l'énergie solaire restait confidentielle. Le problème écologique se posait pourtant déjà, mais comme le problème économique n'était pas réel, pourquoi s'embêter alors ? Je prends ma part de responsabilité dans cette histoire. Si j'avais voulu installer un chauffage au bois, et un chauffe-eau solaire, j'aurais pu le faire à l'époque, cela ne tenait qu'à moi. Mais un effort de pédagogie, comme on commence seulement à percevoir aujourd'hui, n'eût pas été inutile.
Fort de ces découvertes plus ou moins encourageantes, j'ai accueilli comme il se doit la possibilité de laver son linge de façon naturelle, en utilisant des noix de lavage. L'efficacité des noix est sans doute discutable. Tout le monde n'a pas le même niveau d'exigence, le même vécu concernant la lessive. Mais l'intérêt des noix allaient au-delà de leur simple pouvoir lavant. C'était un excellent vecteur d'une idéologie intéressante dans ce contexte écologique :
1. On peut utiliser des produits naturels à la place d'ersatz chimiques que l'Homme a conçu dans un but purement économique, sans se soucier des impacts à long terme.
2. Pour satisfaire au plus grand nombre, les doses fournies par les industriels sont bien au-delà de nos besoins réels dans la plupart des cas. Pour des raisons de commodités, que le linge soit sale ou presque propre, qu'il soit blanc ou de couleur, on met une dose de lessive sans se poser de question. Les noix m'ont permis de se poser ce genre de question et d'adapter la stratégie de lavage à l'état du linge.
3. Les grands lessiviers qui nous abreuvent de publicité débiles, voire mensongères, et plus généralement les industriels, sont largement responsables du désastre écologique dans lequel on se trouve.

II. La prise de conscience politique

Elle était latente depuis des mois, puisque je n'arrivais pas à être d'accord avec 100% (déjà 50% me semble énorme !) des idées d'un quelconque parti. Le référendum sur la Constitution a accéléré le processus d'une façon prodigieuse. J'ai changé vingt fois d'avis. Tantôt pour le Oui, tant pour le Non. J'ai fini par me décider, mais en ayant bien conscience que ce vote posait plus de questions qu'il ne donnait de réponses.
Le référendum m'a véritablement obligé à trouver des alternatives économiques (voir chapitre suivant), à chercher parmi les idées qui ne sont que très peu défendues par les hommes politiques et les médias traditionnels. Comme pour les noix de lavage, cette campagne référendaire a eu à mes yeux un intérêt qui allait au-delà de la simple question posée. Un grand nombre de français (non, je n'ai pas dit tous ceux qui ont voté Non), se sont rendus compte de l'impasse dans laquelle nous étions rendus et de la difficulté de faire marche arrière sans heurts.
La représentativité des partis, déjà faible, en a pris un sérieux coup. D'autant que pendant ce temps, la Gauche, déjà meurtrie, s'est déchirée en mille morceaux et la Droite, épuisée par Raffarin, ridiculisée par l'affaire de l'appartement de Gaymard, n'a pas trouvé mieux que d'exposer ses paradoxes les plus fameux au grand jour, en mettant Ministre le président du parti de la majorité, et en nommant Premier Ministre un homme qui a échappé à tous les suffrages populaires.
Les syndicalistes et l'extrême-gauche en ont pris aussi pour leur grade avec des grêves plus ou moins explicables qui s'éternisent (SNCM, RTM, ...). J'essaie de me convaincre que les évènements de ces derniers jours ne font pas le jeu de l'extrême droite, puisque ce sont précisément les maladresses de Sarkozy, les coupes franches dans les budgets "prévention" qui ont mis le feu aux poudres des émeutes.

III. La prise de conscience socio-économique

Dans le contexte du référendum et des problèmes de délocalisation dont on a beaucoup parlé, la question des "modèles nationaux" a été évoquée régulièrement.
Le "modèle français" arrivant soi-disant au bout de sa limite. On n'arrive plus à intégrer, on n'arrive plus à payer nos assistés, on n'arrive plus à grand chose, en fin de compte.
Et pour s'en persuader, les statistiques nous aident bien : le chômage est élevé, la croissance du PIB est molle. Pendant ce temps, nos voisins, avec leur modèle à eux, s'en sortent plutôt bien sur le papier. Les anglais ont de la croissance et peu de chômage, par exemple. Quelle chance ! En fait, plus ou moins...
Aidé par mes lectures et mes efforts de compréhension, je me suis rendu compte rapidement de la superficialité de ces indicateurs.
Le chômage baisse, nous dit-on, grâce aux actions gouvernementales, mais ce ne sont que des effets de bords ou d'annonce. En réalité, le chômage est plus ou moins entretenu. Conséquence directe d'un mauvais partage des richesses à la base. L'émulsion est plus forte quand on voit d'un côté des très pauvres à qui on ne voudrait pas ressembler, et de l'autre des très riches qu'on aimerait pouvoir tutoyer. Cela te vous met les français (et bien d'autres) sur le grill du marché de l'emploi et c'est bon pour la croissance.
Ah, la croissance, je l'ai déjà dit mille fois, mais je ne peux que le répéter dans cet article synthétique. La croissance est une vaste supercherie. Un indicateur bidon. Et "bidon", le mot est faible. Le PIB ne recense qu'une partie des richesses. Les légumes qui poussent dans votre jardin, votre femme qui garde les enfants et les éduque, ça n'entre pas dans le calcul. Par contre, de la lessive qui pollue, ou des télés qui décérèbrent, ça, plus vous en achetez, plus la France est "riche". Pourtant, cet indicateur, c'est le seul dont on parle (avec le taux de chômage, je vous le concède). C'est celui sur lequel on se base pour ficeler le budget de la France, vous rendez-vous compte ?!
A côté de cela, des indicateurs alternatifs existent. Des officiels, comme le taux de pauvreté, dont le mode de calcul est lui aussi parfaitement absurde, et des "confidentiels", comme le BIP40. Confidentiel, le BIP40, parce qu'il intègre dans son calcul des paramètres dont vous jugerez par vous-même l'inadéquation avec la réalité : logement, revenus, travail et emploi, éducation, santé, justice... Une hérésie.
En fait, ce qui est surtout gênant dans cet indicateur, c'est qu'il est basé sur des séries statistiques officielles (c'est pour ça que son dernier calcul date de 2003, ces paramètres n'ont que peu d'importance pour les gens qui nous gouvernent), et qu'il montre une dégradation sensible du niveau de vie des français depuis 20 ans. Avec une accélération dramatique de cette tendance depuis 2001.

IV. La prise de conscience électronique

Dans le même temps, depuis le début de cette année, je n'en finis pas de m'émerveiller de la puissance de l'internet et des communautés que le réseau permet de mettre en relation.
Des entreprises comme celle de Mozilla, qui parviennent à faire vasciller un mastodonte comme Microsoft, par la simple force du logiciel libre, ça me laisse vraiment songeur.
Le projet Wikipedia, lui aussi montre que les individus, devenus internautes, savent se rassembler pour créer de belles choses. Avec l'aide de la technologie, ils construisent une culture des plus ouvertes qu'il soit.
Même Google, indépendamment de sa tendance tentaculaire, nous offre de pures joyaux qui alimentent notre imaginaire ou nos réflexions les plus mondialistes. Avec Google Earth, bien sûr, mais aussi en permettant à tout un chacun d'apparaître bien placé dans les résultats de recherche. Par exemple, cherchez "On refait le blog" dans ces résultats obtenus avec des mots-clés somme toute assez généralistes : chauffage granulés, lessive noix lavage, wag54g synchro impossible, pauvreté statistiques ...
Quant à ceux qui utilisent les mauvais côtés de Google, ils se font épingler aussi sec par la communauté...
Les blogs dans leur ensemble, c'est à dire ce qu'on appelle pompeusement la "blogosphère" prennent une importance capitale dans la diffusion de l'information. Il n'est pas rare de voir un article de blog repris par un média traditionnel tant il respire la sincérité et l'information pure, désintéressée. Les politiques en arrivent à créer leur propre blog pour gagner de la sympathie et de la légitimité devant les internautes. Parfois, même, il arrive qu'ils ne disent pas que des bétises !
Enfin, les communautés qui se créent autour des jeux en ligne , des forums, sont à l'origine de nouvelles cultures passionnantes d'originalité et impressionnantes de réactivité et de stabilité.

Conclusion

Tout cela vous semble peut-être qu'un fatras d'idées, d'opinions et de commentaires désorganisés et sans lien entre eux. L'unique lien indiscutable que tout le monde peut y trouver c'est qu'ils définissent à peu près globalement ce qu'est mon état d'esprit du moment. J'imagine bien que peu d'entres vous me sont à ce point semblables qu'ils aient vécu de la même façon que moi tous ces évènements.
Pourtant, ce qui m'a poussé à écrire cet article, c'est la lecture anodine d'une thèse récente sur la décroissance. Ce travail de deux étudiants parfaitement inconnus (en tout cas, de moi), Etienne Balmer et Anne Desplanque, résume assez bien ce qui se cache derrière le terme de décroissance et comment une telle idée peut tenir debout.
J'ai été saisi, à la lecture de ces quelques pages, par l'adéquation quasi-totale avec les idées et opinions auxquelles j'avais abouties après cette première année de blogage. Je me suis rendu compte d'un coup qu'un certain nombre de fous furieux, y compris parmi des économistes de renom, avaient eu un cheminement de pensée proche du mien, avaient été sensibles aux mêmes problèmes que connaît notre société, mais avaient développé les idées avec beaucoup plus de talent, évidemment ! Je citerai parmi eux Serge Latouche, un des défenseurs les plus connus de la décroissance.

A tous les problèmes évoqués ci-dessus, sans aucune exception, la décroissance apporte une solution sensée, simple et déconcertante. Et, comme nous le pressentons tous, ce n'est pas du haut que viendra la lumière. Ce n'est pas demain qu'un parti politique nous proposera d'abandonner la course au PIB, d'autant plus qu'il saborderait aussitôt ses chances vis à vis d'autres pays ayant conservé une doctrine libérale "classique".
Aussi, les adeptes de la décroissance s'accordent à dire que la mise en place d'un tel système se fera "par le bas". Par nous. Par vous et moi.
Utopique ? Sans doute un peu moins que le projet de faire durer une croissance infinie dans un monde fini. J'y vois au contraire un formidable espoir, soutenu par la puissance de l'internet (Rappelez-vous : Mozilla, Wikipedia, les logiciels libres en général... ces projets n'impactent en rien le PIB, alors qu'ils sont d'une richesse inouie pour les utilisateurs que nous sommes) .
Les réflexes à acquérir à notre niveau sont à la portée de n'importe qui : économiser l'énergie, réduire son impact sur l'environnement, recycler ses déchets, réévaluer ses désirs...
En utilisant des noix de lavage ou en se chauffant aux granulés de bois, pour ne prendre que les exemples que j'ai traités dans ces colonnes, vous mettez une brique sur l'édifice de la décroissance. Mais la meilleure chose que vous puissiez faire, qui vaut toute les économies d'énergie, c'est de diffuser l'idée que, peut-être, chacun doit s'en assurer par lui-même, il existe un avenir économique et politique bien différent de tout ce qu'on peut nous proposer aujourd'hui. Et que cet avenir, il ne tient qu'à nous de le construire, brique par brique.